Et si les stations d’épuration de nos villes ne se contentaient plus de nettoyer nos eaux, mais devenaient de véritables gisements de matières premières écologiques pour l’aménagement et le bâtiment ? C’est le défi pionnier relevé par des chercheurs australiens : transformer la biomasse issue de l’épuration des eaux en un liant naturel capable de remplacer les résines pétrochimiques dans la fabrication de matériaux biosourcés.
Pacific Bio : le maillon vertueux de la dépollution biologique
Au cœur de cette innovation se trouve Pacific Bio, une entreprise technologique australienne pionnière dans l’utilisation des macroalgues locales pour l’épuration de l’eau et la séquestration du carbone.
Sa technologie phare, baptisée RegenAqua, constitue une solution de traitement tertiaire des eaux usées sans produits chimiques et neutre en carbone. Le procédé s’appuie sur la capacité naturelle des macroalgues vertes indigènes à absorber l’excès d’azote et de phosphore présent dans les eaux résiduelles avant qu’elles ne soient rejetées dans l’environnement ou réutilisées. En capturant ces nutriments, Pacific Bio évite la dégradation des écosystèmes aquatiques (comme l’eutrophisation) tout en stockant du CO₂.
Mme Mariëtte van Bueren et la professeure associée Anna Wang (UNSW), aux côtés d’Emma James, responsable des eaux recyclées chez Sydney Water. Crédit image : UNSW Sydney.
Mais l’ambition de Pacific Bio dépasse la seule dépollution de l’eau : en récoltant la biomasse algale produite continuellement dans ses bassins, l’entreprise génère une ressource renouvelable à fort potentiel, déjà explorée pour la biostimulation agricole, les bioénergies et aujourd’hui les matériaux de construction biosourcés.
Du bassin de purification au matériau biosourcé
Dans la station de traitement des eaux de Picton, au sud de Sydney, l’entreprise Pacific Bio déploie la technologie RegenAqua. Le principe est aussi simple que vertueux : des macroalgues autochtones sont introduites lors de la dernière étape du traitement de l’eau pour en absorber naturellement l’azote et le phosphore.
En grandissant, ces algues emprisonnent ces nutriments et produisent une biomasse organique abondante. Auparavant considérée comme un sous-produit à éliminer, cette biomasse devient aujourd’hui le point de départ d’une toute nouvelle chaîne de valeur.
L’opportunité consiste à ne plus considérer cette biomasse d’algues comme le produit final du traitement des eaux, mais comme le point de départ d’autre chose. » explique — Mariëtte van Bueren, chercheuse à l’École de chimie de l’Université de Nouvelle-Galles du Sud (UNSW Sydney).
Une résine naturelle pour valoriser les déchets complexes
L’équipe de recherche de l’UNSW travaille à transformer cette biomasse en un liant ou liant-résine naturel. L’objectif principal : offrir une alternative aux colles et résines issues des énergies fossiles (comme les résines polyuréthanes ou formaldéhydes), abondamment utilisées dans la fabrication de panneaux d’aggloméré, de composites ou de revêtements synthétiques.
Pour tester l’efficacité de cette résine, les chercheurs l’associent à des textiles usagés hachés. Le recyclage du textile représente en effet un casse-tête mondial en raison des mélanges de fibres synthétiques/naturelles, des colles et des teintures. En assemblant ces fibres disparates grâce au liant d’algues, ils créent un matériau composite hybride adapté à la fabrication de panneaux rigides, d’isolation ou d’éléments de mobilier.
Pourquoi cette innovation intéresse la construction durable ?
Cette avancée s’inscrit pleinement dans les principes de l’économie circulaire hyper-locale :
| Enjeu environnemental | Apport de l’innovation |
| Pollution plastique / résines | Substitut biosourcé aux résines synthétiques toxiques ou issues du pétrole. |
| Gestion des déchets | Valorisation simultanée des eaux usées et des textiles non recyclables. |
| Empreinte carbone des transports | Possibilité d’implanter de mini-unités de transformation à proximité des stations d’épuration locales. |
Vers des micro-filières de matériaux territoriaux
L’un des aspects les plus prometteurs du projet réside dans sa décentralisation. Plutôt que de transporter des tonnes de gisement brut vers de gigantesques usines centrales, ce modèle permet aux collectivités locales et aux régies d’eau de transformer directement leurs ressources résiduelles sur place.
Alors que l’industrie du bâtiment cherche constamment à réduire son empreinte carbone et à supprimer les composés organiques volatils (COV) de ses intérieurs, ces matériaux composites issus d’algues et de textiles usagés ouvrent une voie innovante pour le futur de la construction biosourcée.
Plus d’infos : Pacific Bio, Azo Materials
Vidéo présentant le projet Regen Aqua à Picton – Australie